La vérité  dépend elle de l'Homme ?

 

 

 

La vérité représente l’idéal de la connaissance, la parfaite adéquation entre ce que l’on pense et ce qui est.  Une personne dit la vérité par exemple lorsque ce qu’elle dit s’accorde ou correspond bien aux faits eux-mêmes. Il est donc paradoxal d’affirmer que la vérité puisse dépendre de l’Homme. Ce n’est pas l’Homme qui crée la vérité, il ne peut que la découvrir ou la  formuler.  Pourtant cette conception  courante  de la vérité suppose qu’il existe une réalité indépendante de la pensée de l’Homme et qui lui serait comme extérieure. Or  c’est cette idée qu’il s’agit d’interroger : dans quelle mesure la pensée ne crée-t-il pas la réalité elle-même ? Dans cette hypothèse la vérité ne serait-elle pas entièrement subjective ? Mais, s’il en est ainsi, pourquoi serait-il encore nécessaire  de prouver ce que l’on pense et  existerait- il encore une différence entre croire et savoir ? La vérité en somme dépend elle d’une réalité indépendante de la pensée ? Nous examinerons d’abord la thèse du relativisme qui assimile la vérité au point de vue subjectif de l’individu pour montrer dans une seconde étape que la vérité repose sur un fondement  qui reste indépendant de la  pensée. Pour finir nous poserons alors la question de la connaissance de cette réalité indépendante.
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Chaque individu possède  un point de vue unique et différent des autres personnes et il semble donc légitime d’affirmer que la vérité dépende essentiellement de ce que pense un individu. C’est le cas des opinions politiques, morales, religieuses.  Chacun possède la liberté de pensée et peut ainsi soutenir des idées différentes des autres.  Il faut même être tolérant face à cette diversité car qui peut prétendre posséder la vérité absolue ? Ainsi pour un croyant, il est vrai que Dieu existe ce que n’admet pas un  athée. Il semblerait vain de vouloir réfuter l’une ou l’autre de ces convictions.   Mais n’existe pas au-delà des opinions et des convictions  une réalité indépendante ?
Le sophiste Protagoras explique  que la vérité n’est qu’une convention fixée par la majorité des Hommes. En effet, l’individu perçoit le monde au travers des sensations or celles-ci peuvent être différentes d’un individu à un autre et même différente chez un même individu selon son état physique. Ainsi un daltonien ne voit pas la couleur rouge comme la majorité des autres personnes et l’on dira à un enfant daltonien  qu’il se trompe lorsqu’il dit  « qu’une pomme est verte » alors la majorité des personnes de son entourage  la voit rouge.    L’enfant pour ne pas être puni, incompris ou rejeté finira par se plier à la règle du groupe et dira que la pomme qu’il voit verte est « est rouge ».  Il en serait ainsi pour la grande majorité « des vérités » que nous acceptons.  Ce que nous appelons vérité est d’abord une norme fixée par les conventions de la société dans laquelle nous vivons.
 Toutefois on pourrait considérer qu’il existe encore des « vérités logiques » : si deux personnes affirment toutes deux des idées opposées, il faudrait en conclure que l’une au moins se trompe. Cependant n’est- ce pas notre logique « binaire »( vrai/faux) qui serait ici défectueuse et critiquable ? Le point de vue logique, qui est celui de l’entendement, ne permet pas d’aller au-delà de l’opposition des contraires alors même  que   la réalité s’apparente à un processus  en devenir qui mène à intégrer progressivement  dans le temps les points de vues opposés pour les dépasser.


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 Toutefois jusqu’où peut-on aller dans  l’affirmation du relativisme ? Ce dernier peut devenir un point de vue dangereux et même contradictoire. La tolérance envers toutes les opinions peut conduire à accepter des opinons infondées : les théories racistes par exemple prétendent non seulement qu’il existe des races entre les hommes mais que de surcroit on trouverait  des inégalités naturelles entre les races  légitimant ainsi la domination d’une prétendue race supérieure (la race blanche, ou la race aryenne chez les nazis).  De telles opinions ont été maintes fois démenties par les faits et la science.  Si une opinion est fausse, c’est que d’une manière ou une autre, il y un critère de vérité en dehors des certitudes et des convictions : ce critère c’est la réalité elle-même.  On pourrait prendre le cas des vérités historiques, les événements peuvent être interprétés différemment mais l’on ne peut nier ou contester ce qui s’est réellement produit. On peut prendre l’exemple du négationnisme qui est le type même de d’attitude qui tend à vouloir réécrire le passé en fonction d’une idéologie politique.
De plus  l’Homme ne peut pas transformer la réalité selon ses propres désirs sauf à demeurer dans l’illusion. Ainsi la réalité rattrape l’Homme quoi qu’il fasse : les lois du réel n’obéissent pas à la pensée de l’Homme. C’est ce que nous rappellent les exigences de l’action.   Descartes précise dans les Méditations métaphysiques que tant que l’on demeure dans la réflexion, le doute permet de remettre en question la réalité du monde extérieure, celui-ci n’ayant pas alors plus de  consistance qu’un rêve,  mais dès lors qu’il faut agir  : il n’est plus question de douter  de l’existence de la réalité du monde ni de celle d’autrui. Celui qui affirmerait que l’homme n’a pas besoin de manger pour vivre ou qu’il peut s’envoler dans les airs comme un oiseau dit des choses fausses tout simplement parce que cela est contraire à la réalité. Cette réalité est commune aux Hommes et reste la condition de possibilité d’une connaissance qui  n’est pas une simple opinion subjective.
 Ainsi, s’il est vrai que la vérité se distingue de la réalité dans la mesure où elle concerne le jugement ou la pensée de l’Homme ( la vérité se situant dans l’ordre des discours) elle ne peut être séparée  totalement de la notion de réalité qui est son fondement sans disparaître complètement. Loin de dépendre de la pensée de l’Homme, la vérité dépend plutôt  de la réalité  pour être totalement fondée.  Mais si la réalité est indépendante de la pensée humaine, comment pouvons-nous la connaître ?
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Il faut supposer qu’il existe une « réalité » qui fonde la vérité mais il existe bel et bien un problème quand à savoir comment la connaitre.
 On a tendance à rapporter la réalité à celle du monde physique et il revient donc à la science de nous faire connaître la réalité au travers des protocoles et des démarches expérimentales : la méthode consistant à mettre à l’épreuve une hypothèse au travers d’expérimentations qui peuvent la valider ou au contraire la démentir.  Ainsi l’Homme a-t-il pu comme le souligne Kant dans la Critique de la raison pure  faire des progrès considérables dans la connaissance des phénomènes naturels et ainsi mieux maitriser son environnement (comme l’atteste le progrès des technologies).
Cependant il serait faux de croire que le savant connaissance la réalité ultime car comme le souligne Einstein, le physicien pourrait être comparé à un homme qui voit le cadran d’une montre avec les aiguilles qui tournent mais qui reste dans l’impossibilité d’ « ouvrir » la montre pour voir le mécanisme. Il doit donc inventer un modèle qui rende  compte des mouvements qu’ils voient sans jamais être totalement certain que son modèle correspond à la réalité même des choses. C’est d’ailleurs ainsi que la science progressent en proposant des modèles toujours plus élaborés de la réalité et qui rendent compte de façon toujours plus précise d’un  nombre toujours plus grand de phénomènes. La vérité n’est alors estime Einstein que la limite idéale de la science  Mais n’y aurait-il dans ce cas que des vérités scientifiques qui se situent dans le monde matériel ?
La réalité pourrait encore être prise dans un sens non matériel, une réalité plus spirituelle comme le voudrait Platon ; lorsqu’il s’agit de connaitre la réalité, il ne s’agit plus de regarder le monde visible qui nous apparaît au travers des sens mais il faut se tourner vers le monde intelligible, le monde des essences immuables. Le monde intelligible pour Platon est le monde réel qui ne peut être saisi que par la pensée. Ainsi si l’on veut connaître ce qu’est la réalité de la justice, il faut se détourner du spectacle que nous en avons dans ce monde sensible pour se tourner par la pensée vers le monde intelligible. On pourra ainsi définir l’Idée même de justice comme une valeur qui consiste à agir pour le bien d’autrui.

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La vérité dépend de la pensée de l’Homme dans la mesure où c’est à l’Homme de la découvrir et de la formuler et  qu’il peut aussi s’en détourner ou l’affronter mais elle ne dépend pas complètement de la pensée de l’Homme car elle repose en définitive sur la réalité du monde qu’il soit matérielle (monde physique)  ou bien comme certains l’estiment  immatérielle  (monde des essences intelligible chez Platon par exemple). C’est bien cette réalité qui fonde la possibilité même d’une vérité commune à tous les Hommes. Toutefois on peut encore se demander sur quel critère on peut  être assuré d’être en présence de la vérité et non d’une certitude subjective.